TOUSSAINT 2006
« Bonne fête à tous ». La Toussaint, fête de tous les saints, c'est votre fête, c’est notre fête à tous sur la terre et pas seulement dans l'au-delà. Oui, nous sommes tous saints, parce que tous sanctifiés par la présence de l'Esprit, parce que tous fils de Dieu. Tous saints parce que tous appelés à la sainteté qui n'est nullement réservée à une élite privilégiée.
« Mais Bonne Fête aussi » à cette multitude infinie de saints inconnus qui n'ont pas leur nom dans le calendrier, ne font pas partie de ces géants de la sainteté proposés à notre vénération, mais sont actuellement dans l'au-delà au côté de Dieu. Bonne Fête à tous ces humbles, ces petits, ces sans grades, ces personnes de nos familles, de nos quartiers, de nos villages que nous avons connus ou ignorés et qui sont fêtés
aujourd'hui.
La Toussaint n'est pas une fête triste, malgré le temps maussade de l'automne, les feuilles mortes et la petite bruine, les chrysanthèmes et les images de tombes. L'Église nous convie aujourd'hui à fêter tous ceux qui ont réussi leur vie, ici-bas et dans l'autre monde. Dieu sait si ce n'est pas facile de réussir sa vie, (et pas seulement de réussir dans la vie). Dieu sait si c'est pourtant le désir le plus cher de chaque individu. Et « Réussir sa vie », qu'est-ce à dire sinon réaliser notre désir légitime et puissant de bonheur ?
Or, l'Eglise aujourd'hui nous donne justement le code du bonheur, de l'homme heureux ou de celui qui veut le devenir. La sainteté n'a rien à voir avec tristesse et face de carême, elle fait très bon ménage avec la joie et le bonheur. Ce code, contenu dans l'Evangile d'aujourd'hui, n'est pas un code abstrait et mystérieux, même si sa forme paradoxale nous déconcerte.
Code paradoxal mais parfaitement réalisable puisque ces saints tout simples que nous fêtons aujourd'hui sont précisément ceux qui ont vécu concrètement ces formidables béatitudes. Code paradoxal mais tellement profond pour ceux qui, par la méditation, essaient d'en découvrir la richesse. Essayons, pauvrement, d'en comprendre un instant le mystère tellement aux antipodes de ce que pense en général le monde moderne. Le monde de Dieu est tellement un monde différent et nous sommes invités à vivre comme Dieu, à lui ressembler, à devenir pauvre comme Lui, doux et artisan de paix comme Lui, assoiffés de justice comme Lui.
Heureux ceux qui ont un choeur de pauvre.
Le monde dit :
Heureux celui qui a l'argent, la beauté, l'intelligence, le succès, les relations, des diplômes, du piston.
Heureux, les riches, les repus, les gavés, les comblés, les rassasiés.
Heureux ceux qui paient l'impôt sur les grandes fortunes.
Le Christ n'a pas dit :
Heureux les gagne petits, les sous-prolétaires, les S.D.F., les démunis de tout.
Heureux les chômeurs, les clochards, les mendiants.
Heureux les sans famille, les sans amour, les laissés pour compte de l'amour.
Le Christ a dit :
Heureux les détachés :
Heureux ceux qui ne sont pas rongés par la maladie de l'avoir et par l'envie.
Heureux ceux qui savent rire d'eux-mêmes et acceptent leurs faiblesses avec humour.
Heureux ceux qui recherchent les vraies richesses, celles du coeur.
Heureux ceux qui aiment les pauvres :
Heureux ceux qui peuvent donner à plus pauvres qu'eux.
Heureux ceux qui savent partager leur travail ou éviter le cumul.
Heureux ceux qui prennent des risques pour créer des emplois.
Heureux ceux qui ont besoin des autres :
Heureux ceux qui savent se taire et écouter : ils apprendront des choses nouvelles.
Heureux les petits, les simples, les humbles qui savent leurs indigences et leurs limites.
Le royaume des cieux est à eux :
Car ils sont libres et désentravés dès ici-bas. Ils connaîtront les joies du don et accueilleront Dieu comme l'unique nécessaire.
Heureux les doux et les artisans de paix
Le monde dit :
Heureux ceux qui savent se débrouiller, fût-ce aux dépens des autres.
Heureux ceux qui savent se bagarrer, barouder, s'imposer, jouer des coudes.
Le Christ n'a pas dit :
Heureux les mous, les mièvres, les invertébrés, les béni-oui-oui, les édredons.
Heureux les non-violents par peur ou naïveté.
Le Christ a dit :
Heureux les doux :
Heureux ceux qui sont patients, savent tenir sous le choc et encaisser avec calme leurs insuccès.
Heureux ceux qui ont su être tendres et fermes, fermes et persévérants.
Heureux ceux qui avaient la douceur des forts, ceux qui ont conquis mais par la sérénité et la bonté.
Heureux les artisans de paix :
Heureux les non-violents qui risquent leur place ou leur peau pour la paix.
Heureux ceux qui savent reconnaître leurs torts et accepter les différences de l'autre.
Heureux ceux qui savent demander pardon et savent pardonner.
Alors ils auront la terre promise, ils seront appelés fils de Dieu :
Car ils régneront dans les coeurs, ils déstabiliseront les violents déconcertés de ne plus trouver en face d'eux peur ou agressivité. Ils ne feront ni déprime, ni infarctus, ils seront envahis par la tendresse même du Père.
Heureux ceux qui pleurent
Le monde dit :
Heureux ceux qui s'amusent, ceux qui s'éclatent.
Heureux les fêtards, les parvenus qui peuvent tout s'offrir.
Heureux ceux qui n'ont qu'à lever le petit doigt pour s'offrir tous les plaisirs.
Le Christ n'a pas dit :
Heureux les torturés, les écrasés d'un tremblement de terre.
Heureux les atteints du Sida.
Le Christ a dit :
Heureux ceux q
ui savent pleurer avec ceux qui pleurent.
Heureux ceux qui ont le don des larmes et savent retrouver les pleurs d'abandon de l'enfant.
Heureux ceux à qui la souffrance a fait découvrir le sens de la vie, la valeur réelle des choses.
Alors, ils seront consolés :
Ils retrouveront le sens de l'essentiel. Ils découvriront le goût de l'éternel et un jour Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, leur donnant une joie qui est sans comparaison avec la souffrance passée.
Vous avez reconnu au passage l'une ou l'autre qualité de ceux que nous avons connus, parents, amis, voisins, et qui nous ont quittés. En fait, tous d'une façon ou d'une autre ont aimé : l'amour résume toutes les béatitudes. Ils sont dans la gloire et le bonheur parce qu'ils ont aimé. Ils n'ont pas fait forcément des actions éclatantes, mais ils ont aimé simplement, pauvrement, avec leurs défauts, leurs faiblesses.
Alors, s'ils étaient des gens comme nous, il nous est possible aussi à nous de devenir ces saints de demain. Il suffit d'aimer ! Peut-être qu'en définitive, la sainteté est plus à notre portée que nous ne pensions. Surtout si nous réalisons que, pour nous aider, nous avons dans le ciel tous ceux qui nous aiment et qui nous précédent pour qu'un jour nous connaissions à notre tour les grandes festivités de la Toussaint de l'au-delà.
Francis ROY, diacre